Fabrice Eulry : « Je ne suis pas un spécialiste du boogie-woogie »

Fabrice Eulry, pianiste de boogie-woogie ? Pas seulement.

J’ai eu la chance de voir plusieurs fois Fabrice Eulry en spectacle. C’était à chaque fois magique.
Mais qu’est-ce qui fait qu’on peut ressentir autant de plaisir à écouter du boogie-woogie au piano ? Le talent ? La virtuosité ? Le fait que ce soit joué en « live » ?

Non. Je pense que c’est bien plus profond que ça.

Fabrice a accepté de répondre à quelques questions. Il partage avec nous sa vision de la musique. Une musique vivante, non linéaire, venue de tous les horizons.

Une musique humaine, en fin de compte.

Fabrice Eulry, pianiste boogie-woogie ?

Fabrice Eulry, pianiste boogie-woogie ?

Tu es pianiste, spécialiste du style boogie-woogie. Tu fais des concerts piano-solo dans le monde entier. A ton avis, qu’est ce qui fait que le boogie-woogie soit si populaire ?

Fabrice Eulry : Pianiste oui, spécialiste du boogie-woogie non. La spécialisation est un enfermement. Depuis 1981 sur scène, j’essaie de jouer tout ce que j’aime. Ce n’est pas évident mais au lieu d’enfermer, cela met au contraire en perspective chaque langage dans lequel on s’exprime. Par exemple si l’on joue du boogie-woogie, il faut, sous peine de jouer un boogie scolaire, connaître la polyrythmie africaine qui est son ancêtre, le blues qui est son âme, le swing qui est sa respiration rythmique, le rock’n roll qui est son turbulent petit-frère électrifié, mais aussi la musique européenne, car au contact du piano, instrument européen, les ingrédients africains du boogie se sont européanisés.

Situer chaque musique par rapport à l’autre plutôt que comme une abstraction isolée, la rend vivante et intelligible.

Même si ce sont les afro-américains qui l’ont créé, le boogie-woogie n’est pas une musique communautaire. Il a même fait le tour du monde et plaît à toutes les générations.

Un rythme obsessionnel sans être lassant, un son à la fois énergique et acoustique sans décibels électriques, une capacité à être à la fois musique de spectacle et de danse, font qu’il ratisse large.

Et d’ailleurs, c’est quoi exactement, le boogie-woogie ?

C’est du blues qui a muté en musique pour danser !

Comme souvent dans la création d’un courant musical, cela s’est fait sous la nécessité. Le blues se jouait dans la rue et avait peu accès aux salles de concert.

Pour les musiciens noirs, une autre source de revenus pour échapper à l’usine fut d’animer les soirées dansantes à l’époque où il n’y avait non pas une sono, mais un piano, dans chaque lieu public. 

Le blues était souvent leur seul ou leur principal langage musical. Non lecteurs, ils possédaient une bonne oreille. Ils avaient une bonne connaissance du clavier car ils fréquentaient l’organiste à l’office ou à la messe. Ils jouèrent le blues au piano en tempo rapide pour les danseurs. Leur main gauche transposait les percussions africaines, sur une séquence immuable de 12 mesures la plupart du temps, et comportant les trois harmonies les plus voisines (très souvent Do Fa Sol).

Là-dessus, à la main droite, quelques riffs(figures rythmiques décalées et répétitives créant de la tension),le phrasé du blues passé en surmultipliée entre expression et virtuosité… et voici le boogie-woogie !

Un autre atout économique pour le boogie-woogie a résidé, pour la danse, dans cette capacité du piano à donner le change à un orchestre complet.

Bien sûr cela supposait d’avoir un tempo impeccable, une indépendance des mains (polyrythmie), l’utilisation du piano comme un instrument à percussion (surtout pas de pédale), une endurance aiguisée…

J’ai vu un de tes spectacles où tu reprends des chansons françaises façon boogie-woogie. Crois-tu qu’on puisse jouer toutes les musiques en boogie-woogie au piano ?

Oui techniquement c’est toujours possible. La seule question épineuse est celle du goût et de la pertinence d’une telle démarche. La malice de l’exercice de style provoque de l’intérêt, mais si vous en faites un système, cela devient lassant comme une sale manie s’il n’y pas un projet musical derrière.

As-tu déjà tenté l’expérience avec la musique classique ?

C’est là que ça se complique !

Le traitement d’une chanson de variété en boogie-woogie sera sans conséquence sur sa qualité, qui réside au départ dans le texte et la mélodie.

Le texte n’est pas repris dans une version piano-boogie : Pas repris pas trahi !

La mélodie sera servie par une bonne exposition qui la rendra à la fois identifiable mais rafraîchie. Il faut que l’auditeur se dise quelque chose comme : « Ah ! Je ne l’avais jamais entendue comme ça, c’est pas mal non plus ! »

Cela n’entrainera donc pas d’effondrement de qualité.

On reconnaît une chanson de variété à ce que l’orchestration n’y est qu’un écrin sonore destiné à mettre en valeur le texte et la mélodie. Souvent écrite avec une grande conscience professionnelle, elle s’abstient cependant d’attirer trop l’attention : ce serait, dans la logique de la variété, une faute de goût.

Ce que l’on change en jouant la chanson de variété en boogie-woogie c’est précisément cette orchestration.

Cela ne pose pas de problème puisqu’on ne change que l’écrin.

Légère et sans prétention, la chanson de variété est une alliée de la réorchestration, un bon client pour le détournement, et ne voit donc pas de sacrilège à ce que l’on troque son orchestration pour un arrangement en boogie-woogie.

En revanche, ce qu’on appelle la musique classique, incarne une perfection qui se passe très bien de surenchère ou de détournement.

Ici le bijou fait un tout avec l’écrin, la mélodie fait un tout avec l’orchestration, en une architecture géniale à laquelle il est périlleux de toucher. Sauf peut-être sur le registre de l’humour ou de l’auto-dérision.

Ce serait une erreur de prendre les compositeurs classiques de haut : si leur musique traverse les siècles et les océans, c’est parce que ce sont tous des cracks : ils ont servi la musique sans penser à épater, à briller, à concourir. Pour cela ils ont travaillé dur, non pas pour être des bêtes de technique ou d’érudition, mais pour être capables d’entendre et de savoir quel est l’unique chemin à emprunter pour que chacune de leur inspiration débouche sur le beau, le parfait, l’indépassable.

Donc si s’impose à moi l’inspiration de faire subir un traitement en boogie-woogie à un prélude de Bach, je présente d’abord cela comme étant « D’après Bach » et non comme du Bach. Je tâche aussi de maîtriser l’original avant de réaliser mon idée d’adaptation.

Quelques soient les procédés de détournement, il convient de définir dans quel esprit on pratique une telle démarche. Que veut-on éclairer ? Ne pas répondre à cette question c’est l’assurance de tomber dans la vulgarité.

Bien souvent je renonce, une bonne idée n’étant pas suffisante, le résultat n’étant pas à la hauteur.

Si je présente le projet en public, c’est que j’ai trouvé une manière intéressante de présenter l’oeuvre originale sans la détruire.

Quand par exemple j’ai édité mon arrangement du prélude II du clavier bien tempéré, c’était parce que ce prélude me poussait à une digression en boogie-woogie par sa structure, ses harmonies, son rythme…

Chaque chef d’oeuvre abouti ouvre des perspectives. Pas de contradiction là dedans, c’est une générosité que nous offre la musique.

Le blues, le jazz et la variété sont des musiques très attirantes et très populaires. Le boogie-woogie semble moins diffusé auprès du grand public. As-tu parfois du mal à trouver du public pour ta musique ?

Plus maintenant.

Au départ oui : comme on n’arrivait pas à me cataloguer, j’étais exclu de toutes les chapelles. Je ne me suis jamais enfermé dans un style. A la longue, j’ai construit mon style. C’est pour ce style que l’on est venu à mes concerts.

Quant à ceux qui ne jouent que du boogie-woogie, ils sont à la fois sûrs de trouver le public qui s’y intéresse mais tout aussi sûrs de ne toucher que celui-ci. C’est un réseau, certes international, mais balisé. J’y ai la place d’une curiosité, d’un joker à la limite du hors-jeu, mais j’y suis néanmoins accepté chaleureusement.

Le blues rend généreux !

On ne m’y invite que de temps en temps, précisément parce que je ne suis pas un spécialiste. J’ai du mal à jouer exclusivement du boogie-woogie pendant tout un récital. Y compris dans ces contextes où l’on est engagé pour cela.

Je respecte tout de même ce cahier des charges, mais en côtoyant les marges. Cette situation me convient du moment que je suis libre de jouer ce qui me semble convenir. Je fais une synthèse entre ce qu’attend l’auditoire et ce qui me donne directement du bonheur, L’auditoire attend aussi de partager ma jubilation.

Faut-il avoir des aptitudes particulières pour jouer du boogie-woogie ?

  • Rythme
  • Indépendance des mains
  • Endurance
  • Swing
  • Connaissance de la culture afro-américaine

Toutes les choses qui viennent avant tout en écoutant beaucoup, ensuite en travaillant.

D’une façon générale, quel conseil donnerais-tu à un enfant qui apprend le piano depuis un an ou deux ?

Le blues et le boogie-woogie ont été générés par des esclaves ou des descendants d’esclaves. Ce sont donc des musiques qui libèrent.

Il faut commencer d’abord par rayer deux mots-prison de son vocabulaire : « jazz » et « niveau ». 

Le jazz est un mot utilisé à tort et à travers pour désigner soit un répertoire, soit un style, soit le fait d’improviser, soit une façon d’harmoniser. Ce n’est rien de tout cela, mais juste une façon de jouer n’importe quelle musique en y mettant du blues et du swing. Cette acception est la seule valable mais elle est peu respectée en France, par ignorance.

Ce ne serait pas si grave si cela ne créait pas des chapelles, des exclusions, et les barrières artificielles que cette confusion sémantique entretien.

Avant tout, il est important d’écouter du blues, du gospel … Piger ce qu’est le swing.

S’intéresser au concret plutôt que de se perdre dans les classifications que nous ont imposés les marchands de disques et les musicologues.

Ceux-là ont une logique qui correspond aux consommateurs de musique en tant que cible, mais ni de près ni de loin à la réalité à laquelle est confrontée le praticien.

 Il faut aussi se libérer de l’aspect compétition et cesser de raisonner en terme de niveau.

Cette musique n’est pas faite pour obtenir une reconnaissance, on ne la joue pas pour être jugé.Le blues libère l’esprit des oppressions que l’on peut subir. Le boogie-woogie est fait pour s’amuser et célébrer la joie de vivre.

« Let’s play the boogie and have some fun » disent les Américains.

A ceux qui traduisent cela par : « Vous allez passer un concours de passage en année supérieure », je suggère de prendre un cours d’anglais avant la leçon de piano !

Ces conseils sont-ils applicables aux adultes débutants ?

Oui. c’est surtout à eux que j’adresse cette supplique à laisser leurs croyances à l’entrée quand ils sont englués dans les classifications. Ils se mettent bien souvent plus de pression que les enfants !

Fabrice Eulry piano boogie-woogie